Rédactionnel
Manifestement imprégné d’expériences personnelles, Fred Degelas semble doué pour créer des ambiances malsaines où laideur et fange se partagent avec amour et optimisme. Ce politologue et observateur nous livre son premier roman de politique fiction en décrivant souvent avec humour les tribulations d’Alberto Monzalez, un jeune idéaliste, fils de réfugiés politiques ayant fui l’Espagne de Franco. Cet intellectuel de gauche rejoint convaincu le Parti du Progrès, parti dominant de la Mallonie, pays d’accueil de ses parents.
Une écriture sans fioriture emmène le lecteur dans les coulisses de la politique, mettant en scène des personnages à l’éthique lâche qui incarnent la médiocratie de ce pays né de l’imagination débordante de l’auteur. « Toute ressemblance avec un pays ou une région existant ou ayant existé, ou avec une personne existante ou ayant existé, est purement fortuite », prévient-on. On ne peut pourtant s’empêcher de penser qu’on navigue en terre connue au milieu de personnages déjà rencontrés, sans doute dans une autre vie. Pour rire et à méditer…
La Mallonie. Histoire d’une Médiocratie., Fred Degelas, ZigZag Editions, Politique fiction.
Interview de Fred Degelas:
‘La Mallonie’. Histoire d’une Médiocratie
Interview de Fred Degelas
ZigZag : La première question qui brûle les lèvres : pourquoi ce titre avec cette couverture caricaturant un symbole et cette phrase « toute ressemblance avec des personnes ou un pays ou une région est fortuite » ? C’est pour donner un avant goût de votre humour ?
Fred Degelas : On ne manquera pas de faire le lien avec la Wallonie et je ne veux certainement pas empêcher cela. Personne n’écrit sans s’imprégner de l’environnement dans lequel il vit ou de sa culture. Mais le lien s’arrête là. La Mallonie est bien un pays imaginaire qui n’est pas la Wallonie et heureusement. J’ai délibérément caricaturé, grossi le trait. Cette tendance médiocratique existe en Wallonie. Le nivellement par le bas y est présent du fait d’un clientélisme excessif mais cette tendance n’est pas majoritaire. Elle est compensée par une classe politique de qualité même si le pouvoir parfois démesuré de certains dépend essentiellement de leur capacité à construire des liens de nature féodale sur les personnes. On reconstruit parfois, au prétexte de vouloir être proche des gens, des situations qui ressemblent à s’y méprendre à la structure politique du moyen âge. Dans certains cas, la transmission du pouvoir est héréditaire. Les seigneurs d’aujourd’hui, comme ceux du passé, ont droit de vie et de mort sur leurs sujets. Ils peuvent reprendre ce qu’ils ont donné à ceux qui se rebelleraient. Là, on dérive vers la médiocratie. Quand les électeurs ne votent pas librement, quand ils votent dans l’espoir d’obtenir ou de garder des avantages directs promis par un « bienfaiteur », la démocratie est en péril. A côté de cette tendance, il y a heureusement une grande majorité de politiques qui œuvrent dans l’intérêt général.
ZigZag : Certains passages de votre livre sont très précis et parfois caricaturaux, notamment lorsque vous décrivez des situations kafkaïennes. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a forcément un vécu derrière certaines scènes. Pouvez-vous nous dévoiler un épisode que vous avez réellement vécu ?
Fred Degelas : Tout roman contient une dose d’autobiographie ou alors c’est que l’auteur écrit sur la vie d’insectes intelligents qui vivent sur une planète en dehors de notre système solaire. Et encore, je ne suis pas certain que ce romancier parviendrait à se détacher totalement de lui-même. J’ai vécu quelques mois de chômage au début des années 90. Désireux de travailler, je m’étais inscrit en agences de travail intérimaire. Entre les contrats, je devais systématiquement me plier, comme des milliers de personnes, à des démarches administratives kafkaïennes entre la caisse qui dispense les allocations de chômage, la mutuelle et l’organisme de placement. J’ai fini par me poser la question de l’utilité d’un système au sein duquel la moitié des personnes remplit des formulaires et fait la file pendant que l’autre moitié traite ces formulaires et y appose des cachets. J’ai fini par perdre pour un an mon affiliation à une mutuelle. Au final, j’avais été pénalisé parce que je travaillais. A partir de là, j’ai refusé toute proposition intérimaire et rejoint les nombreux travailleurs au noir.
ZigZag : Tout en étant plongé dans l’humour, on sent le basculement de l’histoire au moment où la ligne rouge est franchie. Deviez-vous aller aussi loin pour bousculer les consciences ?
Fred Degelas : Vous devez sans doute faire allusion au moment où Alberto ivre et drogué trompe sa fiancée dans un établissement aux mœurs légères sous l’œil amusé de son patron, un ministre. C’est un moment effectivement charnière de l’histoire. Sur le plan psychologique, c’est le moment où Alberto succombe aux sirènes de la facilité. Il est sans cesse tiraillé entre des valeurs de gauche viscéralement ancrées, fruit de son éducation de fils de réfugiés politiques modestes, et le désir de venger ses parents opprimés. L’ascension sociale qu’on lui propose, qui passe par l’argent facile et des comportements à l’opposé des valeurs qu’il défend, lui permettrait effectivement d’assouvir son besoin de vengeance et faire oublier les brimades subies par ses parents immigrés. A ce moment précis, il succombe et délaisse les valeurs morales et choisit l’argent et la débauche.
ZigZag : Vous êtes politologue et Alberto, le personnage central de votre roman, l’est également. Avez-vous tenté également de changer la société ? Avez-vous vous-même été dégoûté ?
Fred Degelas : J’ai milité et milite toujours avec distance. Ce que les gens sont parfois capables de faire pour obtenir et conserver le pouvoir me rebute quelquefois. Le pouvoir me paraît souvent prioritaire sur le projet politique, surtout dans le système proportionnel tel que nous le connaissons. Il me semble que le système majoritaire laisse moins de place aux compromis et à la compromission. Ceci dit, la démocratie est un lieu de compétition. On parle de marché politique, de compétition électorale. Un agneau s’y fait dévorer sans ménagement. L’homme est un loup pour l’homme. En politique, c’est une réalité qui se passe grand sourire face caméra en donnant l’illusion que tout le monde s’aime. Paradoxalement, vos pires ennemis sont vos amis politiques. La compétition n’est pas malsaine en soit, que du contraire. Ce qui me paraît anormal en politique, c’est qu’on ne sanctionne que trop rarement les tricheurs, ceux qui usent de trucs et astuces sans vergogne. Dans le sport, certains se dopent. En politique, certains usent d’argent facile ou de clientélisme pour asservir. Dans les deux cas, les tricheurs coiffent les autres au poteau. On sanctionne les dopés mais il est difficile de sanctionner les comportements immoraux en politique. Je ne m’autorise cependant pas à être dégoûté. Je soutiens ceux et celles dont l’action me paraît noble et qui parviennent à garder un cap digne de confiance. Bon nombre de personnes se détournent de la politique. Si je les comprends, je ne cautionne pas cette lâcheté. La démocratie est précieuse. C’est un combat de tous les jours si on veut la préserver. Il est important que chacun vive ce cadeau en parfaite connaissance, sans angélisme. Le devoir du citoyen est de combattre toute tendance qui viserait à empêcher les gens de choisir librement leurs dirigeants. C’est pour cette raison que je suis relativement opposé au système proportionnel et en rage face au clientélisme.
ZigZag : Pensez-vous que votre roman dépasse la réalité ?
Fred Degelas : Je l’espère. J’ai grossi le trait délibérément. Ce roman est une caricature. Son objectif premier, c’est, en toute modestie, la rigolade. Si au-delà, il permet la réflexion, tant mieux. Il a la même vocation que les dessins de Kroll ou les sketches de Dubus et Lamy.
ZigZag : Malgré les 282 pages, le lecteur reste sur sa fin. Pourquoi ne pas avoir été plus long dans le dénouement ?
Fred Degelas : La trame est manichéenne et volontairement simpliste. Tout repose sur le bras de fer entre le bien et le mal. Alberto va-t-il lutter ou succomber ? Le système aura-t-il raison de lui ou aura-t-il raison du système ? Sans vouloir dévoiler le dénouement, dès que la réponse est connue, l’histoire se termine et une autre commence.
ZigZag : Comment va Alberto, va-t-il nous revenir dans un second roman ?
Fred Degelas : C’est possible. Mon éditeur me pousse à cela et j’en ai envie. Mais pour écrire celui-ci, j’ai troqué le vélo contre le traitement de texte. Résultat : j’ai pris 20 kilos ! J’espère qu’il me laissera le temps de faire un peu de vélo avant de reprendre l’écriture ou alors qu’il me versera une avance me permettant de faire les deux. Ce qui est certain, c’est qu’écrire est devenu un besoin qu’il me faudra combler et ce premier roman appelle une suite.
ZigZag : Vous faites la part belle au secteur privé, au capitalisme. Ne seriez-vous pas aussi niais que votre héros ?
Fred Degelas : Pas du tout. L’argent rend cupide. Quand son accumulation devient un but en soi, il asservit. Je suis aux côtés de ceux et celles qui entreprennent, qui font, qui avancent. Il n’y a pas plus « rond de cuir » qu’un banquier. Par ailleurs, certains fonctionnaires entreprennent parfois plus utilement que des chefs d’entreprises. C’est l’idée du « Grand Commis de l’Etat ». Je suis moi-même fonctionnaire. C’est un choix. L’action publique est essentielle. Ce qui me heurte, c’est l’Etat qui freine ou empêche ceux qui font. J’ai horreur aussi du discours qui déresponsabilise les gens par rapport à leur avenir, ce qui permet à certains de vivre confortablement et sans remord dans l’assistanat. Le moteur, c’est l’envie de chacun de nous de faire quelque chose d’utile. C’est à partir de là qu’on construit collectivement une société équilibrée. Le déclic est en chacun de nous. Aucun Etat n’est capable de rendre les gens heureux. L’Etat est par contre capable de les rendre malheureux, notamment s’il les rend dépendants.
ZigZag : C’est votre premier livre et la première parution aux éditions ZigZag. Comment a eu lieu cette rencontre ?
Fred Degelas : Comme jeune écrivain, j’ai commis l’erreur d’envoyer le manuscrit aux grandes maisons d’édition qui en reçoivent des milliers. Les grandes maisons d’édition ont suffisamment d’auteurs « bankable ». Elles n’ont que rarement l’envie de prendre des risques pour des auteurs inconnus. Je me suis donc rabattu sur des maisons moins prestigieuses. J’ai reçu de nombreuses propositions d’édition à compte d’auteur. Je ne voulais pas de cette forme d’édition. In fine, après de très nombreuses démarches, deux propositions concrètes s’offraient à moi. J’ai rencontré les gens de ZigZag Editions dans une autre vie mais nous nous étions perdus de vue depuis longtemps. Une amie commune à qui j’avais fait lire mon roman nous a remis en contact. ZigZag est une librairie à Enghien qui cherchait un projet d’édition. J’ai opté pour eux. Malgré leur manque d’expérience dans l’édition, leur passion pour les livres et leur professionnalisme m’ont mis en confiance. Ils ont véritablement fait de mon projet le leur et nous avons décidé de le faire aboutir ensemble. Un troisième partenaire s’est joint au projet dans le même esprit : Arrow qui s’est occupé de la maquette et de la couverture. Au total, c’est une expérience humaine passionnante.
ZigZag : Fred Degelas. C’est votre véritable identité ?
Fred Degelas : Non. J’ai pris le nom de ma mère comme pseudo. Comme beaucoup d’écrivains, j’ai choisi de faire la distinction entre ma vie privée et professionnelle et ma vie d’auteur. C’est très important pour l’équilibre personnel. L’écriture est un refuge ou une thérapie qu’il ne faut pas confondre avec la vraie vie.